jeudi 16 avril 2020


Les Incipit de Colette (3)

Pour donner envie de lire la suite...

Allume, dans l’âtre, le dernier feu de l’année ! Le soleil et la flamme illumineront ensemble ton visage.
Le Dernier feu
*
Le rouge-gorge triompha. Puis, il alla chanter sa victoire à petits cris secs, invisible au plus épais du marronnier. Il n’avait pas reculé devant la chatte.
Amours
*
Le soleil descend derrière les sorbiers, grappés de fruits verts qui tournent ça et là au rose aigre. Le jardin se remet lentement d’une longue journée de chaleur, dont les molles feuilles du tabac demeurent évanouies. Le bleu des aconits a certainement pâli depuis ce matin, mais les reines-Claude, vertes hier sous leur poudre d’argent, ont toutes, ce soir, une joue d’ambre.
Nonoche
*
 « À ton âge, si j’avais mis de la poudre et du rouge aux lèvres, et de la gomme aux cils, que m’aurait dit ma mère ? Tu crois que c’est joli, ce bariolage, ce… ce masque de carnaval, ces… ces exagérations qui te vieillissent ? »
Ma fille ne répond rien. Ainsi j’attendais, à son âge, que ma mère eût fini son sermon.
Maquillages
*
La guêpe mangeait la gelée de groseilles de la tarte. Elle y mettait une hâte méthodique et gloutonne, la tête en bas, les pattes engluées, à demi disparue dans une petite cuve rose aux parois transparentes. Je m’étonnais de ne pas la voir enfler, grossir, devenir ronde comme une araignée…
Belles-de-jour


😪

L'ignoble Augusto Pinochet n'avait pas réussi à le faire taire. Luis Sepúlveda est mort aujourd'hui à l'hôpital universitaire d'Oviedo, après avoir lutté un mois et demi contre le coronavirus. "El viejo que leía novelas de amor" réussira-t-il à consoler "la gaviota y el gato que le enseñó a volar".
(Le Vieux qui lisait des romans d’amour […] la mouette et le chat qui lui apprit à voler)

mercredi 15 avril 2020


Epidémie et gestes barrières

C’est encore une maniere de se préserver de la peste que d’en faire promptement exhaler le venin, & pour cela on se gardera bien de tenir fermées les maisons ou les fenêtres des lieux infectez ; car il ne faut pas faire avec la contagion comme avec le tonnere, il faut tout ouvrir, afin que le venin étant mis au grand air perde sa force et se dissipe ; car il ne faut point oublier que ce venin consiste souvent dans une très petite portion d’air, à la verité, malignement modifié, mais cependant d’une vertu bornée qui s’affoiblit par consequent & qui se perd dans une grande étenduë d’air, dont l’élasticité superieure à celle d’un atome d’air, absorbe celle-ci, la concentre & la met au neant.
Cependant on tiendra les ruës de la Ville bien nettes, souvent balaïées, pour changer souvent l’air, & souvent baignées d’eau, pour tenir toûjours l’air frais, & chaque particulier se lavera les mains tous les jours avec du vinaigre, il s’en frottera les narines et les temples, il en boira même si on le trouve necessaire. Tout autre remede est presque illusoire ou dangereux, si l’on en excepte cependant les amuletes, lesquels formant autour de chaque particulier une atmosphere propre, mettent dans l’air lui-même un préservatif en même temps qu’ils feront de cet air ainsi modifié, une garde autour de chaque corps. Mais ces amuletes ne doivent jamais être d’odeurs trop douces ou amollissantes, mais avoir au contraire quelque chose de fort, de mâle & de confortant ; le camphre, le citron & l’ail sont en réputation et ils la méritent. Les fumigations domestiques ou faites dans l’interieur des maisons, ne seront point à négliger, faites surtout avec le vinaigre versé sur des briques ardentes, ou bien avec le soufre, la poudre à canon, &c.

Traité de la peste, par un Medecin de la Faculté de Paris (Hecquet), à Paris, rue S. Jacques, chez Guillaume Cavelier fils, 1722, p. 55 à 57.

mardi 14 avril 2020

Borges, à lire d'abord en espagnol pour l’allitération en « r » et « rr », et pour la beauté de la première phrase…



Arrasado el jardín, profanados los cálices y las aras, entraron a caballo los hunos en la biblioteca monástica y rompieron los libros incomprensibles y los vituperaron y los quemaron, acaso temerosos de que las letras encubrieran blasfemias contra su dios, que era una cimitarra de hierro. Ardieron palimpsestos y códices, pero en el corazón de la hoguera, entre la ceniza, perduró casi intacto el libro duodécimo de la Civitas Dei, que narra que Platón enseñó en Atenas que, al cabo de los siglos, todas las cosas recuperarán su estado anterior, y él, en Atenas, ante el mismo auditorio, de nuevo enseñará esa doctrina.
Jorge Luis Borges, El Aleph, Los Teólogos

Le jardin dévasté, les calices et les autels profanés, les Huns entrèrent à cheval dans la bibliothèque du couvent, déchirèrent les livres incompréhensibles, les abominèrent et les brûlèrent, craignant peut-être que les lettres ne recelassent des blasphèmes contre leur dieu, qui était un cimeterre en fer. Palimpsestes et codex brûlèrent, mais au cœur du bûcher, au milieu de la cendre, demeura presque intact le livre douzième de la Civitas Dei, qui rapporte que Platon enseigna à Athènes qu’à la fin des siècles toutes choses reprendront leur état antérieur, et que lui, à Athènes, devant le même auditoire, enseignera de nouveau cette doctrine.
Borges, Les Théologiens, traduction René L. F. Durand

dimanche 12 avril 2020

Pour donner envie de lire la suite...

Les incipit de Colette (2)

Assise, le dos las, les mains ouvertes, je reste là comme une bonne : une promise poyaudine, qui vient de lire la lettre de son « pays » parti sous les drapeaux n’a pas les yeux plus déserts, la pensée plus gourde que moi…
La Retraite sentimentale
*
Autrefois, le rossignol ne chantait pas la nuit. Il avait un gentil filet de voix et s’en servait avec adresse du matin au soir, le printemps venu. Il se levait avec les camarades, dans l’aube grise et bleue, et leur réveil effarouché secouait les hannetons endormis à l’envers des feuilles de lilas.
Les Vrilles de la vigne
*
Toutes trois nous rentrons poudrées, moi, la petite bull et la bergère flamande…
Il a neigé dans les plis de nos robes, j’ai des épaulettes blanches, un sucre impalpable fond au creux du mufle camard de Poucette, et la bergère flamande scintille toute, de son museau pointu à sa queue en massue.
Rêverie du Nouvel An
*
Il n’y a dans notre maison qu’un lit, trop large pour toi, un peu étroit pour nous deux. Il est chaste, tout blanc, tout nu ; aucune draperie ne voile, en plein jour, son honnête candeur. Ceux qui viennent nous voir le regardent tranquillement, et ne détournent pas les yeux d’un air complice, car il est marqué, au milieu, d’un seul vallon moelleux, comme le lit d’une jeune fille qui dort seule.
Nuit blanche
*
Laisse-moi. Je suis malade et méchante, comme la mer. Resserre autour de mes jambes ce plaid, mais emporte cette tasse fumante, qui fleure le foin mouillé, le tilleul, la violette fade…
Jour gris

samedi 11 avril 2020


Arno Schmidt (2)

Du grand Arno Schmidt, ces « calculs », avant de lire Paysage lacustre avec Pocahontas ou Les Émigrants (dans Roses & poireau, Maurice Nadeau éd.), avant d’écrire un journal ou une autobiographie, ou encore avant de lire Monotobio, d’Éric Chevillard, Minuit…

Une seconde « nouvelle forme de prose » résulta pour moi de la considération suivante : que le soir on se remémore le jour écoulé, autrement dit le « passé le plus proche » (qu’on pourrait aussi appeler tranquillement « présent le plus éloigné ») : a-t-on le sentiment d’un « flux narratif » des événements ? En somme, d’un continuum ? On ne trouve absolument pas de flux narratif, même pour ce qui est du présent. Que chacun fasse la comparaison avec la mosaïque endommagée de sa propre journée !
Les événements de notre vie sont beaucoup plus bondissants. Sur la ficelle de l’insignifiance, de l’ennui omniprésent, sont enfilées, comme sur un collier de perles, de petites unités d’expériences intérieures et extérieures. De minuit à minuit il n’y a pas du tout « un jour », mais « 1 440 minutes » (et parmi celles-ci il y a en a tout au plus 50 dignes d’intérêt !)
De cette structure poreuse même de notre perception du présent résulte une existence pleine de trous - : sa restitution au moyen d’un procédé littéraire adéquat fut, en son temps, pour moi, l’occasion de commencer une deuxième série de recherches […]. Le sens de cette « deuxième » forme est donc celui-ci : mettre à la place de la chère fiction d’autrefois d’un « déroulement continu de l’action » une structure de prose plus conforme aux modes de l’expérience humaine et qui, si elle est plus maigre, est aussi plus nerveuse.
(Je mets particulièrement en garde contre la présomption qui ferait prononcer le mot « décadence », mot qui est toujours au bord des lèvres du bourgeois ; par mes techniques précises, « impitoyables », je replace plutôt, à mon avis, notre appareil sensoriel incomplet à sa juste place biologique. A coup sûr, la douce illusion d’une « image de Dieu », singulière et supérieure, est par là encore une fois réduite à néant ; l’aimable mystification qu’est l’idée d’une vie sans interruption, bien remplie (comme celle dont Goethe fait étalage avec un affairement si pénible dans ses entretiens avec Eckermann) ne tient absolument pas compte de la réalité. Ma prose est précisément l’expression nette et économique du fait que notre mémoire, qui est un crible complaisant, laisse échapper tant et tant de chose.)

vendredi 10 avril 2020


Arno Schmidt (1)

Du grand Arno Schmidt, ces « calculs », avant de lire Paysage lacustre avec Pocahontas ou Les Émigrants (dans Roses & poireau, Maurice Nadeau éd.), avant d’écrire un journal ou une autobiographie, ou encore avant de lire Monotobio, d’Éric Chevillard, Minuit…

Le point de départ pour le « calcul » de ces nouvelles formes de prose fut ma réflexion sur le processus du « souvenir » : chaque fois que l’on se souvient d’un quelconque petit ensemble d’expériences, que ce soit « école primaire » ou « un voyage en été » - apparaissent alors en accéléré quelques images très claires (que j’appelle en raccourci : des « photos »), autour desquelles viennent se placer dans la suite du déroulement du « souvenir » des petits fragments explicatifs (des « textes ») : un tel mélange d’« unités photos-textes » est en somme le résultat final de toute tentative consciente de se souvenir.
Naturellement la tâche de l’auteur, tout simplement pour se faire comprendre, consiste à faciliter au lecteur l’identification, la prise en charge des événements, et à former à partir de ce demi-chaos plaisant pour qui l’a vécu une chaîne claire et articulée.
Que ma réflexion soit correcte, toutes les autobiographies le prouvent de la façon la plus frappante. Je prends dans le tas l’inimitable et universellement connu Kügelgen : je le prends, lui, parce que son incomparable œil de peintre (photo !) a enfilé une par une ces images miniaturisées comme en un collier de perles ; et aussi et surtout parce qu’il fut suffisamment honnête pour ne s’exprimer que par de très petits paragraphes. (Par contre Goethe, avec son habituelle bouillie de prose informe, a effacé toutes les sutures ; et justement pour le problème de construction examiné ici un tel badigeonnage de peinture est doublement la mort de toute architecture.)
Ce processus du « souvenir », une des particularités inhérentes à notre structure mentale – quelque chose d’entièrement organique et donc pas du tout artificiel ! – fut pris délibérément comme point de départ d’une série de recherches pratiques qui certes devaient laisser visible le réseau de cristal du « souvenir » en question, mais devait aussi communiquer l’intensité de l’image « d’autrefois » sans l’affaiblir : ainsi, théoriquement, on imposerait au lecteur, par la suggestion, l’illusion que c’est lui-même qui se souvient !

jeudi 9 avril 2020

Aujourd'hui, poésie

Todo texto, toda palabra cambia
según las horas y los ángulos del día o de la noche,
según la transparencia de los ojos que los leen o el nivel de las mareas de la muerte.

Tu nombre no es el mismo,
mi palabra no es la misma
antes y después del encuentro,
antes y después de volver a pensar
que mañana no estaremos.

Cualquier cosa es distinta
si se mira de día o de noche,
pero se vuelven aún más distintas
las palabras que escriben los hombres
y las palabras que no escriben los dioses.

Y no hay ninguna hora,
ni la más promisoria o lúcida o ecuánime,
ni siquiera la hora sin carteles de la muerte,
que pueda equiparar los reflejos,
ajustar las distancias
y hacer que las mismas palabras
digan las mismas cosas.

Todo texto, toda forma, se quiera o no se quiera,
es un mudable, tornasolado espejo
de la furtiva ambigüedad de la vida.
Nada tiene una sola forma para siempre.

Ni siquiera la eternidad es para siempre.

Roberto Juarroz, Decimoquinta poesía vertical
Chaque texte, chaque mot change
selon les heures et les angles du jour et de la nuit,
selon la transparence des yeux qui les lisent
ou le niveau des marées de la mort.

Ton nom n’est pas le même,
ma parole n’est pas la même
avant et après la rencontre
avant et après avoir repensé
que demain nous ne serons plus.

Toute chose est différente
regardée de jour ou de nuit,
mais ils deviennent plus différents encore
les mots qu’écrivent les hommes
et les mots que n’écrivent pas les dieux.

Et il n’y a aucune heure,
ni la plus prometteuse, la plus lucide, la plus impartiale,
ni même l’heure sans quartiers de la mort,
qui puisse équilibrer les reflets,
ajuster les distances
et faire dire aux mêmes mots les mêmes choses.

Chaque texte, chaque forme, qu’on le veuille ou non,
est le miroir changeant, chatoyant,
de la furtive ambiguïté de la vie.
Rien n’a qu’une seule forme pour toujours.

Même l’éternité n’est pas pour toujours

Traduction Jacques Ancet